par Sophie Desprez
"Je sens qu'en art j'ai eu raison [...] et si mes œuvres ne restent pas, il restera toujours le souvenir d'un artiste qui a libéré la peinture. "
Paul Gauguin naît le 7 juin 1848, à Paris, rue Notre-Dame de Lorette. Sa mère, Aline Chazal, avait, un an plus tôt, mis au monde une petite fille, Marie(1) et son père, Clovis Gauguin, est journaliste au National. Il décide d'aller fonder un journal à Lima, au Pérou. La famille s'embarque le 8 août 1849 ; durant l'éprouvante traversée Clovis, qui souffrait d'une maladie cardio-vasculaire, meurt, à la hauteur du Détroit de Magellan, au Chili, d'une rupture d'anévrisme. La famille débarque au Pérou et s'installe à Lima, chez le grand-oncle Tristan de Moscoso, et elle y restera jusqu'en 1854. A cette époque, durant l'automne, la petite famille rentre en France et s'installe à Orléans sous la protection de Guillaume Gauguin, le grand-père de Paul. Le contraste entre l'exubérance du climat tropical de Lima avec celui de la douce et grisette ville du bord de Loire, marque le jeune Paul pour toujours.
En 1861 - Paul a treize ans - sa mère s'installe à Paris comme couturière. Elle se lie d'amitié avec la famille Arosa. Pendant ce temps, Paul qui souhaite préparer l'Ecole Navale, navigue entre les cours de l'Institut Loriol à Paris et l'internat à Orléans… Après son échec à l'admission à l'Ecole Navale, il s'embarque comme pilotin dans la marine, il a juste dix-sept ans. Il effectue alors de nombreuses traversées pour l'Amérique du Sud, et l'océan Pacifique… C'est lors d'une de ses escales qu'il apprend la disparition de sa mère, survenue le 7 juillet 1867. Le nouveau tuteur des deux jeunes héritiers est Gustave Arosa, photographe et collectionneur de peinture moderne. En 1868, Paul s'engage dans la marine. Il effectue de nombreux voyages en Méditerranée et dans les pays nordiques. En 1872, à vingt-quatre ans, il abandonne son métier de marin de façon définitive. Après avoir mené une vie aventureuse, Paul semble en passe de se ranger. Grâce aux recommandations de Gustave Arosa, il est rapidement nommé remisier(2) chez Paul Bertin, agent de change. Il travaille avec succès et épouse, en 1873, Mette Gad, une Danoise, qui lui a été présentée par Gustave Arosa. Ensemble ils auront cinq enfants (Emile, Aline, Clovis, Jean-René et Paul). Les Gauguin mènent une vie paisible et c'est sans doute grâce à cela que Gauguin arrive à développer son goût croissant pour le dessin et plus généralement la peinture. Ses premiers dessins datent de 1874, et, en 1876, il expose publiquement sa première toile intitulée "Sous-bois à Viroflay". En 1877, il s'installe à Vaugirard où le sculpteur Bouillot l'initie à l'art sculptural. A cette époque, les Gauguin qui vivent dans l'opulence, acquièrent une collection d'art moderne. Paul Gauguin se met à fréquenter les impressionnistes Degas, Renoir, Manet et Pissarro. Il achète des toiles aux peintres du groupe et partage également sa propre peinture. A l'été 1879, il fait son premier séjour à Pontoise avec son ami Pissarro qui l'initie aux paysages. A cette époque, Gauguin peint en plein-air, représentant méticuleusement par petites touches, les paysages qu'il observe. Parallèlement, Degas qu'il ne cesse d'admirer et avec qui il entretiendra une longue amitié, l'initie à la peinture d'intérieurs. Il participe aux expositions impressionnistes de 1880 à 1882 et se met à envisager une carrière dans la peinture.
1882 marque un tournant radicale dans sa vie. A la suite de la faillite de la banque catholique française "l'Union Générale" fondée par Paul Bontoux en 1878, et du formidable krach boursier qu'elle entraina en France, Gauguin perd son emploi… Il se décide alors à se consacrer entièrement à sa peinture et pour faire des économies de train de vie - sa situation étant devenue très précaire - les Gauguin vont s'installer à Rouen au début de l'année 1884. Mais tout s'y détériore rapidement, et, acculé, Gauguin décide d'aller tenter sa chance au Danemark, le pays de sa femme, avec sa famille. Là non plus il ne trouve pas l'amélioration tant recherchée. Il repart pour Paris, accompagné seulement de son fils Clovis, tandis que sa femme et leurs autres enfants restent au Danemark ; Mette donnera des cours de français pour gagner sa vie. Finalement il se décide à mettre son jeune fils en pension et part pour la Bretagne en juillet 1886.
"J'ai fini par trouver l'argent de mon voyage en Bretagne et je vis ici à crédit. Il n'y a presque pas de Français ; tous étrangers : un Danois, deux Danoises, le frère d'Hagborg et beaucoup d'Américains. Ma peinture soulève beaucoup de discussions et, je dois dire, trouve un accueil assez favorable chez les Américains. C'est un espoir pour "l'avenir". Il est vrai que je fais beaucoup de croquis et tu reconnaitrais à peine ma peinture. J'espère m'en tirer cette saison. "
En effet sa peinture évolue : des paysages aux personnages, il s'attache à suggérer le moment ou l'environnement plutôt qu'à dépeindre la réalité, comme l'aurait fait un véritable impressionniste, comme lui même l'aurait fait quelques années plus tôt. Sa peinture évolue et ses relations également. Il rencontre Emile Bernard, Charles Laval, se réconcilie avec Degas, rompt avec Paul Signac et avec son vieil ami C. Pissarro. En 1887, il part pour Panama en compagnie de Charles Laval. Il souhaite - et c'est la première fois qu'il exprime ce qui sera son grand cheval de bataille - y "vivre en sauvage", mais son voyage est marqué par les difficultés… pour pallier à ses problèmes d'argent il s'engage un temps à travailler au chantier du canal de Panama. Au début du mois de juin, il s'embarque pour la Martinique, dans la mer des Antilles toujours en compagnie de son ami Laval, mais en octobre, rompu de dysenterie et de paludisme il doit rentrer en France. Il s'installe chez son vieil ami Schuffenecker où il fait la connaissance d'une figure qui restera longtemps son meilleur confident, Daniel de Monfreid(3), ainsi que des frères Van Gogh avec lesquels il se lie. Il échange une toile avec Vincent qu'il a déjà rencontré un an plus tôt ; c'est le début d'une relation intense - peut-on légitimement parler d'amitié, au regard de l'ascendant de Gauguin sur le fragile et déséquilibré Van Gogh ? Ascendant dont il usera avec une maladresse bien complaisante, jaloux certainement du charisme naïf du "fou aux cheveux roux" comme il le dénomme, et de son aisance à peindre. - Théo, quant à lui, et grâce à leurs relations commerciales, lui rapporte d'importants revenus en lui achetant quelques-unes de ses céramiques et toiles. C'est un moment de répit véritable pour Gauguin et il retourne en Bretagne pour y élaborer la formulation de ses nouvelles conceptions plastiques.
"J'aime la Bretagne, j'y trouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j'entends le son sourd, mat et puissant que je cherche en peinture."
En compagnie de Schuffenecker, E. Bernard, Laval, Anquetin, Amiet, Moret, Sérusier il conçoit le "Synthétisme" ou "Ecole de Pont-Aven". Le synthétisme qui prétend simplifier les formes veut que la peinture capte l'idée, la synthèse du processus de création, plutôt que de décrire la réalité extérieure. Il emploie pour ce faire des lignes épaisses, des tracés foncés qui délimitent les contours et créent une structure en compartiments (c'est la raison pour laquelle cette tendance est également dénommée cloisonnisme). Ces compartiments, ces cloisons sont remplis de larges surfaces de couleurs plates, sans gradations, ni ombres. L'objectif de la peinture ne se limite plus à la reproduction d'objets ; sa finalité doit être d'exprimer des idées au moyen d'un langage spécial.
"L'art est une abstraction, tirez-le de la nature en rêvant devant et pensez plus à la création qu'au résultat. "
Durant toute cette période, Gauguin subsiste grâce aux ventes réalisées par Théo Van Gogh qui réussit assez bien à vendre ses céramiques et ses peintures et, par conséquence, les liens avec les deux frères se resserrent. 23 octobre 1888 : il vient de quitter Pont-Aven ayant fini par accepter de se rendre à Arles dans l'atelier que Vincent vient d'installer.
" 10 septembre 1888 - Lorsque Gauguin travaillera avec moi, et que de son côté il se montre un peu généreux pour ce qui est de ses tableaux, alors est-ce que toi, tu ne donnes pas de l'ouvrage alors à deux artistes, qui n'auraient rien à faire sans toi, et tout en admettant que je te crois parfaitement dans le juste lorsque tu dis que pour ce qui est de l'argent, tu n'y vois pas d'avantage, d'un autre côté, tu feras quelque chose comme Durand-Ruel, qui dans le temps, avant que les autres eussent reconnus la personnalité de Claude Monet, lui a pris des tableaux. Alors, Durand-Ruel pas non plus y a gagné, à un moment, il était plein de ces tableaux-là sans pouvoir les écouler, mais enfin, ce qu'il a fait cela reste toujours bien fait, et actuellement, il peut toujours se dire qu'il a gagné sa cause. Si moi je voyais désavantage cependant d'argent, je n'en parlerais pas. Mais il faut que Gauguin soit loyal, or, tout en voyant que l'arrivée de son ami Laval lui a ouvert momentanément une autre ressource, je crois qu'il hésite entre Laval et nous.
Je ne l'en blâme pas ; seulement si Gauguin lui ne perd pas de vue son intérêt, il n'est que comme de juste que toi tu ne perdes pas de vue le tien, au point de vue du remboursement en tableaux. On voit déjà que Gauguin nous aurait déjà complètement plantés là, si Laval avait eu un tant soit peu le sou. Je suis très curieux de savoir ce qu'il te dira à toi dans sa prochaine lettre, que tu auras certainement sous peu. Voilà je suis sûr que, qu'il vienne ou non, l'amitié avec lui durera, mais que de notre côté il faut avoir un peu de fermeté. Il ne trouvera pas mieux, à moins que cela soit justement en se faisant prévaloir de ce que toi tu as voulu faire pour lui. Or, cela , il ne l'osera pas. Sache seulement que si moi je le vois pas venir je ne m'en ferai pas le moindre mauvais sang et que je n'en travaillerai pas moins ; que s'il vient, il sera fort le bienvenu, mais je vois tellement que compter sur lui, serait justement ce qui nous foutrait dedans. Fidèle, il le sera si cela est dans son avantage, or s'il ne vient pas, il trouvera autre chose, mais il ne trouvera pas mieux, et il n'y perdra rien en ne faisant pas le malin."
"11 septembre 1888 - Ci inclus lettre de Gauguin qui est arrivée simultanément avec une lettre de Bernard. Enfin, c'est le cri de détresse : "ma dette augmente de jour en jour".
Je n'insiste pas sur ce qu'il y à faire. Toi, tu lui offres l'hospitalité ici et tu acceptes le seul moyen de payement qu'il a : des tableaux. Mais s'il exigeait qu'en outre et en dehors de cela tu lui payes son voyage, il va un peu loin, et au moins devrait-il franchement t'offrir de ses tableaux, et s'adresser à toi comme aussi à moi dans des termes moins vagues que "ma dette augmentant de jour en jour, mon voyage devient de plus en plus improbable" . Il sentirait mieux la chose s'il disait : j'aime mieux laisser tous mes tableaux entre vos mains, puisque vous êtes bon pour moi, et de faire des dettes chez vous qui m'aimez, que de vivre chez mon logeur.
Mais il a mal à l'estomac, et lorsqu'on a mal à l'estomac, on n'a pas la volonté libre.
Or, moi je n'ai pas mal à l'estomac actuellement.
Et, conséquemment, je me sens la tête plus libre, et j'espèrerais plus lucide. Je trouve absolument injuste que toi, qui viens d'envoyer de l'argent, que toi-même as dû emprunter, pour l'ameublement, aies encore à ta charge le voyage, alors surtout que ce voyage soit compliqué du payement de la dette.
A moins que Gauguin faisant bourse absolument commune, te donne en plein son œuvre, de telle façon que, cessant de compter, on fasse absolument cause commune, je crois moi que tous y profiteraient au bout de quelques années de travail en commun. Car , si l'association se fait dans ces conditions-là, toi, tu te sentiras, je ne dis pas plus heureux, mais plus artiste et plus productif qu'avec moi seul.
Pour lui comme pour moi, nous sentirons bien clairement que nous devons réussir parce que notre honneur à tous les trois y est compromis et qu'on ne travaille pas pour soi seul. le cas me paraît être ainsi. Et je me dis que même s'il faut dégringoler dans la fatalité des choses, il faudrait encore faire comme cela.
Seulement j'écarte de plus en plus l'idée de cette dégringolade, lorsque je pense à la sérénité que nous voyons sur les visages dans les Frans Hals et dans les Rembrandt, tel que le portrait des Six vieux, tel que le sien, tel que dans ces Frans Hals que nous connaissons bien à Harlem : des vieillards et des vieilles femmes.
Il vaut mieux avoir de la sérénité que d'être trop craintif. Pourquoi donc jeter de hauts cris à l'occasion de cette affaire avec Gauguin ? S'il vient avec nous autres, il fera bien, et nous voulons bien qu'il vienne.
Mais ni lui ni nous devons être écrasés.
Enfin dans sa lettre à lui il y a un beau calme tout de même, quoiqu'il laisse inexpliquées ses intentions à notre égard.
Seulement si on veut bien faire cette chose, il faut de la fidélité de sa part.
Je suis assez curieux de savoir ce que lui-même t'écrira, je lui réponds absolument comme je sens, mais je ne veux pas dire des choses mélancoliques ou tristes ou méchantes à un si grand artiste. Mais l'affaire au point de vue de l'argent, prend des proportions graves - il y a le voyage, il y a la dette, il y a encore que l'ameublement n'est pas complet.
Seulement il es déjà assez complet pour que si Gauguin tombe ici inopinément il y aurait moyen de s'arranger, en attendant qu'on reprenne haleine. Gauguin est marié et ceci, il faut bien le sentir d'avance, qu'à la longue, il n'est pas sûr que les intérêts divers seront compatibles.
Or c'est pourquoi il faudrait justement s'arranger pour ne pas se quereller plus tard en cas d'association quelconque, avec les conditions nettement arrêtées.
Si tout va bien pour Gauguin, tu vois d'ici qu'il se remettra avec sa femme et ses enfants. Certes, je le désirerais pour lui. Eh bien ! il faut donc avoir sur la valeur de ses tableaux plus de confiance que son logeur, mais il ne faut pas qu'il les compte tellement cher à toi, qu'au lieu de pouvoir avoir toi quelque avantage à l'association, tu n'en aurais que les charges et les frais.
Cela ne doit pas être et d'ailleurs ne sera pas. Mais tu dois avoir de lui ce qu'il y a de mieux ".
Il s'installe auprès de Vincent pour passer deux mois qui s'avèreront être fort difficiles pour leurs natures dissemblables. Gauguin supporte mal les déséquilibres de Van Gogh et sa dureté fini d'acculer Vincent au drame.
"23 décembre 1888 - Je crois que Gauguin s'était un peu découragé de la bonne ville d'Arles, de la petite maison jaune où nous travaillons, et surtout de moi. En effet, il y aurait pour lui comme pour moi des difficultés graves à vaincre encore ici.
Mais ces difficultés sont plutôt en dedans de nous-mêmes qu'autre part.
En somme, je crois moi qu'ou bien il partira carrément ou bien il restera carrément.
Avant d'agir, je lui ai dit de réfléchir et de refaire ses calculs. Gauguin est très fort, très créateur, mais justement à cause de cela il lui faut la paix.
La trouvera-t-il ailleurs s'il ne la trouve pas ici ?
J'attends qu'il prenne une décision avec une sérénité absolue".
23 décembre : le conflit éclate. Après le dîner, sans doute trop bien arrosé et dont cette part n'est certainement pas étrangère aux actes immodérés qui suivent, Van Gogh excédé tente de blesser Gauguin avec une lame de rasoir dans les rues d'Arles. Ayant repoussé l'attaque, Gauguin s'installe dans un hôtel, bien décidé à quitter les lieux. Le lendemain il voit un attroupement autour de leur maison et les gendarmes sont là : Van Gogh a retourné sa violence contre lui-même et s'est découpé une partie de l'oreille qu'il est allé remettre, en guise de trophée - peut-être dans l'espoir d'y retrouver Gauguin - à une des pensionnaires de la maison close où les deux hommes avaient leurs habitudes.
" Il dut mettre un certain temps à arrêter la force de l'hémorragie, car le lendemain de nombreuses serviettes mouillées s'étalaient sur les dalles des deux pièces du bas. Le sang avait sali les deux pièces et le petit escalier qui montait à notre chambre à coucher."
(C'est ainsi que Gauguin présente sa version des faits, dans un livre de souvenirs qu'il intitule "Avant et Après"). Ce même jour du drame, il envoie un télégramme à Théo pour qu'il vienne assister son frère ; ils font interner Vincent dans un hôpital et rentrent tous les deux à Paris.
"1er janvier 1889 - J'espère que Gauguin te rassurera complètement, aussi un peu pour les affaires de la peinture.
Je compte bientôt reprendre le travail.
La femme de ménage et mon ami Roulin, avaient pris soin de la maison, avaient tout mis en bon ordre.
Lorsque je sortirai, je pourrai reprendre mon petit chemin ici et bientôt la belle saison va venir et je recommencerai les vergers en fleur.
Je suis mon cher frère si navré de ton voyage, j'eusse désiré que cela t'eût été épargné, car, en somme, aucun mal ne m'est arrivé et il n'y avait pas de quoi te déranger.
Je ne saurais te dire combien cela me réjouit que tu aies fait la paix et même plus que cela avec les Bonger.
Dis cela de ma part à André et serre-lui la main bien cordialement pour moi.
Que n'aurais-je pas donné que tu eusses vu Arles lorsqu'il y fait beau, maintenant tu l'as vu en noir.
Bon courage cependant, adresse les lettres directement à moi Place Lamartine, 2. J'enverrai à Gauguin ses tableaux restés à la maison aussitôt qu'il le désirera. Nous lui devons les dépenses faites par lui pour les meubles.
Poignée de main, je dois encore rentrer à l'hôpital, mais sous peu j'en sortirai tout à fait.
Ecris aussi un mot à la mère de ma part, que personne ne se fasse des inquiétudes.
(au verso)
Mon cher ami Gauguin, je profite de ma première sortie de l'hôpital pour vous écrire deux mots d'amitié sincère et profonde. J'ai beaucoup pensé à vous à l'hôpital et même en pleine fièvre et faiblesse relative.
Dites - le voyage de mon frère Théo était-il donc bien nécessaire - mon ami ?
Maintenant, au moins, rassurez-le tout à fait et vous-même je vous en prie ayez confiance qu'en somme aucun mal n'existe dans ce meilleur des mondes où tout marche toujours pour le mieux.
Alors je désire que vous disiez bien des choses de ma part au bon Schuffenecker, que vous vous absteniez jusqu'à plus mûre réflexion faite de part et d'autre, de dire du mal de notre pauvre petite maison jaune, que vous saluiez de ma part les peintres que j'ai vus à Paris. Je vous souhaite la prospérité à Paris, avec une bonne poignée de main,".
Ces journées arlésiennes avec Vincent marquèrent quelque peu Gauguin qui écrit, non sans une certaine ironie :
"Quand je suis arrivé à Arles, Vincent se cherchait, tandis que moi, beaucoup plus vieux, j'étais un homme fait. A Vincent je dois quelque chose, c'est, avec la conscience de lui avoir été utile, l'affermissement de mes idées picturales antérieures ; puis dans les moments difficiles me souvenir qu'on trouve plus malheureux que soi".
Durant toute l'année 1889, Gauguin se partage entre Paris et le Pouldu, - à quelques kilomètres de Pont-Aven qui avait fini par le lasser -. Un groupe de peintres s'y concentre : Emile Bernard (qui l'accuse de s'approprier sa poétique artistique), Meyer de Haan (avec qui il décore le restaurant de l'auberge de Marie Henry où ils dorment et mangent habituellement), Paul Sérusier, Armand Seguin. Il expose beaucoup et se fait connaître des milieux intellectuels. Albert Aurier publie, en 1891 dans le Mercure de France, "Le symbolisme en peinture", article où il défend une peinture idéiste, symboliste, synthétique, subjective et décorative. Pour lui, Gauguin est le chantre de cette nouvelle conception esthétique : "Tel est l'art qu'il est consolant de rêver, écrit Aurier, tel est l'art que j'aime imaginer, en les obligatoires promenades parmi les piteuses ou turpitudes artistailleries qui encombrent nos industrialistes expositions. Tel est l'art, aussi, je crois, à moins que je n'aie mal interprété la pensée de son œuvre, qu'a voulu instaurer en notre lamentable et putréfiée patrie ce grand artiste de génie, à l'âme de primitif et, un peu, de sauvage, Paul Gauguin." Il rencontre Charles Morice, Mallarmé, Mirbeau et participe à diverses manifestations et banquets d'artistes… mais le désir ardent de partir vers des terres inconnues le reprend insidieusement. Est -ce un effet de l'ennui de sa nature voyageuse contrainte ou la maturité ? Il veut retourner aux sources du primitif, unique façon, selon lui, de trouver sa voie comme peintre. Il organise une vente de son œuvre, à Drouot le 22 février 1891 afin de financer son prochain voyage à destination de Tahiti. Il bénéficie de l'appui de Mallarmé et Mirbeau qui publie dans le Figaro, un article annonçant les prochaines ventes aux enchères… La vente de trente toiles lui rapporte près de dix mille francs et il commence la préparation consciencieuse de son voyage. Il fait un saut à Copenhague pour aller saluer sa femme Mette et leurs enfants, et le 23 mars, Mallarmé organise au café Voltaire, un banquet réunissant de nombreux artistes, peintres, sculpteurs et écrivains, banquet en l'honneur de son départ imminent. O.Redon, E.Carrière, J.Moréas, C.Morice, A.Aurier, M.Vallette (ou Rachilde), St-Pol Roux portent un toast au voyageur. Mallarmé entonne : "Messieurs, pour aller au plus pressé, buvons au retour de Paul Gauguin ; mais non sans admirer cette conscience superbe qui, en l'éclat de son talent, l'exile, pour se retremper, vers les lointains et vers soi-même".
Le 1er avril 1891, Gauguin embarque à Marseille, à bord de l'Océanien, passe par le canal de Suez, fait une première escale aux Seychelles, puis à Adélaïde, Melbourne et Sydney. Enfin, il fait une longue halte à Nouméa ; de là, il reprend la mer sur le bateau de guerre La Vira, et se dirige vers Papeete où il arrive le 9 juin. Durant le courant de l'automne 1891, il s'installe à Mataiea et prend de nombreuses notes pour ses futures toiles comme il l'écrit à Daniel de Monfreid, son meilleur contact avec l'Europe durant ces années-là. Il vit alors la vie qu'il voulait mener, primitive, presque sauvage. Il se sent envahi par le silence, par une profonde sensation de paix, de calme… l'ataraxie des Grecs… En février 1993, après une hospitalisation à Papeete pour des vomissements de sang et à cause d'insoutenables difficultés financières, Gauguin fait savoir à tous qu'il souhaite revenir en France. Le 4 juin, il réussit à s'embarquer, grâce au ministère de l'intérieur qui finance son trajet, en dernière classe. Il arrive le 30 août 1893 à Marseille, et, de là, prend immédiatement le train pour Paris, avec deux-cent cinquante francs que Paul Sérusier lui a envoyé. Gauguin, désormais âgé de quarante-cinq ans, restera en France près de deux ans, avant de repartir une dernière fois pour l'Océanie. Durant ces deux années, il va renouer avec les milieux culturels parisiens et hériter de la moitié des biens de son oncle, Isidore, mort en septembre 1893. Gauguin prépare, en collaboration avec Charles Morice, la publication de Noa-Noa ; c'est une manière de rentabiliser son voyage à Tahiti. Il prépare, en parallèle, une exposition de quarante-et-une toiles chez Durand-Ruel. Le retentissement critique est intéressant dans les milieux littéraires, plus tiède dans les milieux strictement plastiques. Mais Gauguin se montre satisfait :
"Le plus important est que mon exposition a eu un très grand succès artistique, a même éveillé la fureur et la jalousie. La presse m'a traité comme elle n'a encore jamais traité personne, c'est à dire raisonnablement et avec éloge."
Pourtant cette exposition est un échec financier. La peinture primitiviste de Gauguin n'est pas encore acceptée au point de vouloir l'acquérir ! Le musée du Luxembourg, par exemple, rejette la donation que lui fait Gauguin de la toile Ia orana Maria… Gauguin reste en contact avec Mallarmé et les autres symbolistes qui lui rendent hommage à plusieurs reprises. Il se met en rapport avec Alfred Jarry qui lui dédie trois poèmes, et avec Auguste Strindberg qui assiste, comme bien d'autres, aux réunions tenues dans l'atelier de Gauguin, rue Vercingétorix. Malgré cela, malgré ses activités, Gauguin écrit à Monfreid, en septembre 1994 :
"Du reste j'ai pris une résolution fixe, celle de m'en aller pour toujours en Océanie. Je rentrerai à Paris en décembre pour m'occuper de vendre tout mon bazar à n'importe quel prix. Si je réussis je pars aussitôt".
18 février 1895 : la vente de ses œuvres à l'hôtel Drouot ne lui rapporte que deux mille cinq cents francs, mais qu'à cela ne tienne, le 28 juin 1895, Paul Gauguin abandonne Paris à jamais. Il arrive à Papeete le 9 septembre 1895, après une escale à Auckland où il étudie les nouvelles collections d'art maori au musée d'ethnologie. Mais ses conditions de vie, très rapidement, vont avoir un retentissement désastreux sur son état de santé. Il perd, à cette époque, sa fille Aline qui meurt d'une pneumonie, et accablé de chagrin, il sombre dans la mélancolie. Son état de santé continue de se détériorer et nécessite plusieurs hospitalisations. Face à ces difficultés, Gauguin tente de se suicider à l'arsenic. Le seul point positif est l'argent qu'il perçoit régulièrement d'Europe, provenant de la vente de ses œuvres… Il commence à cette époque à travailler à son œuvre monumentale "D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?" qui n'est pas sans faire figure de testament par certains côtés. Pourtant, toutes ses œuvres réalisées au cours de cette période ne reflètent pas cette tension et ce désespoir. Ses toiles sont pleines de couleurs et d'équilibre et dépeignent d'intenses moments spirituels de la vie sur l'île.
"Ici, près de ma case, en plein silence, je rêve à des harmonies violentes dont les parfums naturels me grisent. Délice relevé de je ne sais quelle horreur sucrée que je devine dans le présent. Figures animales d'une rigidité statuaire : je ne sais quoi d'ancien, d'auguste, de religieux dans le rythme de leur geste, dans leur immobilité rare".
En 1899, déçu par le peu d'argent que lui rapporte la vente de ses toiles, Gauguin cesse de peindre. Sa santé est toujours aussi mauvaise. Il décide de collaborer au journal satyrique "Les Guêpes" de Papeete dont il devient le rédacteur en chef, puis il fonde son propre journal, "Le Sourire" qu'il écrit, illustre et imprime lui-même. Dans "Les Guêpes" Gauguin conduit de violentes offensives contre le Parti protestant, le gouverneur Gallet et les immigrés chinois… allant jusqu'à prononcer une conférence en ce sens, au nom du Parti catholique, où il attaque durement "cette tâche jaune souillant notre pavillon national"…
En 1901 il abandonne Tahiti et débarque à Hiva-Hoa aux Marquises, où se trouve la capitale Atuona. Grâce au marché passé avec Ambroise Vollard, qui lui verse un salaire mensuel en échange de sa production, Gauguin prend un nouveau tournant. Après un long séjour à l'hôpital qui le requinque, après avoir vendu ses maigres possessions à Tahiti, Gauguin retrouve une foi en l'avenir proportionnelle à celle qu'il avait manifesté lors de ses étapes antérieures.
"Avec des éléments tout à fait nouveaux et sauvages, je vais faire de belles choses. Ici mon imagination commençait à se refroidir".
Son installation dans l'île est perçue avec enthousiasme, non pas grâce à sa peinture mais, comble de paradoxe pour Gauguin, pour ses articles radicaux et combatifs dans "Les Guêpes". Il achète des parcelles à l'évêque Martin et construit une case qu'il baptise "La maison du Jouir" . Il y aménage, en novembre 1901, en compagnie d'un cuisinier, de deux servantes, d'un chien et d'un chat. Il se remet à travailler et produit des œuvres d'une importance considérable. Il se met également à écrire "Avant et Après" (publié en 1923) et termine une réflexion sur l'Evangile et une charge contre l'Eglise contemporaine qui lui vaudront quelques problèmes avec les autorités à tel point qu'il est condamné, en avril 1903, à un mois de prison et à une amende de cinq cents francs… mais Paul Gauguin meurt, sans avoir eu le temps de purger sa peine, le 8 mai 1903, dans sa résidence d'Hiva-Hoa.
(1) Curieusement, Gauguin ne fera jamais aucune allusion à sa soeur durant sa vie.
(2) Intermédiaire entre un agent de change et son client.
(3) Georges-Daniel de Monfreid sera le premier biographe de Paul Gauguin , son "Sur Paul Gauguin" restant l'une des plus importantes biographies jamais parues.